En 2012, dans les tout premiers mois très productifs de mes débuts dans l'audio (à ne surtout pas confondre avec mes débuts dans la musique), quand j'ai commencé à m'enregistrer je veux dire, n'ayant à ma disposition - comme je l'ai répété maintes fois - que mon seul petit dictaphone de poche pour tout “studio”, je me suis attaqué presque de suite à des compositions polyphoniques expérimentales. (J'enregistrais une première couche, puis enregistrais une seconde couche sur l'unique piste de mon dictaphone (comme tous les dictaphones de poche d’ailleurs, qui sont davantage fait pour « prendre des notes » que pour enregistrer des notes de musique – et encore moins quand on les superpose), voire une troisième couche. Autant dire que si c'était à mes yeux intéressant, ça l'était nettement moins à mes oreilles : la pâte sonore, passé la seconde couche, avait tendance à tendre vers la bouillie sonore. Mais je ne regrette pas. Car de nombreuses ébauches polyphoniques me sont venues que j'arrangeais... dans ma tête. Oui, dans ma tête, cela chantait. J'entendais tout très net. (Et ce n'est pas là une formule.) J'entendais réellement chacune de mes musiques, avec tous les détails, détails qui sonnaient juste et clairs. Tout en rêvant à l'impossible : que je sois joué un jour, ainsi, tout comme je l'entendais dans ma tête. Parce que de toute façon, je ne me voyais pas en interprète. Ce n’était pas ma vocation. Ce qui me passionnait c'était de créer. De faire couler le plus possible d'eau du robinet qui est dans ma cervelle. D’être à l’écoute de l’inspiration. « Copier sous la dictée de… Qui donc ? » Autant dire que je ne me préoccupais pas sur le moment de la qualité formelle, technique, sonore, de ce qui en ressortait. La perfection ? Il était impossible que cela fût à la mesure de ce que j'entendais dans ma tête. Ni même que cela s'en approchât vaguement. Alors j'avais fait une croix sur cet aspect des choses. Mon attention se portait alors sur le potentiel ou non que j’y voyais « pour plus tard ». Ce que je voulais à l’instant T c'était explorer le plus possible. Accueillir le plus grand nombre possible... des fruits qui m'arrivaient sur le moment. Engranger le plus possible des idées musicales (ou expressives) qui s'offraient à moi. Comme on prendrait des notes dans un calepin. (Dans un état d'urgence, en quelque sorte.) « On » arrangerait cela, « On » limerait cela, « On » polirait cela, après coup. Plus tard. Plus tard. Plus tard. Mais je savais bien au fond de moi qu'il n'y aurait jamais de « On » qui se pencherait sur mes brouillons. Ni de « Plus tard ». D'ailleurs, certains de mes proches me disaient : « Dans une autre vie... » (Etc.)
Il n’y a pas d'autres vies. Il n’y en a qu'une : celle que nous vivons, éphémères, ici & maintenant. Alors il a bien fallu que je m'y mette en personne. Que je me saisisse de toutes les manettes. Parce que personne d'autre ne... Et patati et patata.
Bref. C'est pourquoi je me suis engagé dans ces travaux d’Hercule. Alors que je n'avais pas vocation à laver à grandes eaux les Écuries d'Augias.
J'y fus poussé par un gigantesque sentiment de frustration. Une énergie comme une autre. Du pétrole. Un moteur. Et tentons du moins. Tentons, on verra bien. « Sacré drôle de Don Quichotte, va ! »
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Parlons maintenant de mon chantier audio Dédicace, sur le poème de Desnos. Je ne commenterai pas ledit poème de Robert Desnos ici, car je l’ai déjà fait ailleurs. (Il faudrait que je remette la main sur ce commentaire, si je le retrouve - hum ?)
J’ai, comme d'habitude, beaucoup hésité sur ce que je devais mettre ici. Ce qui m’intéresse ? Ou bien ce qui est susceptible d’intéresser autrui ?
Finalement, j’ai opté pour trois études. La première, celle qui m’intéresse, expérimentale, car expérimenter est le sel de la vie - créative du moins. La seconde, pour que ce soit « lisible » pour tout un chacun. La troisième, étant l’une des dernières versions orchestrales (sans paroles) que j’ai réalisées par la suite.
La première des pièces que je me suis décidé à exposer ici date de 2012. (Ensuite « nettoyée » et revue, en 2019 je pense.) Un exemple d’expérimentation vocale et sonore – polyphonique – réalisée entièrement sur mon petit dictaphone de poche, à l'origine. Puis, que j’ai essayé d’arranger par la suite. Je veux dire que j’ai tenté de la « débarbouiller, de la débarrasser de ses impuretés », cette matière brute originale – comme j’ai pu. Et puis enfin je l’ai complétée.
Philippe Baudet, 23 janvier 2023
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DÉDICACE
Et j'ai dit qu'il fallait rire
et j'ai dit qu'il fallait chanter ;
Laurent Tailhade, Apollinaire,
Je suis venu par les allées...
je suis venu jusqu'à la rade :
un cargo-boat y accostait,
on déchargeait des marmelades
de cœurs meurtris et de fruits blets.
Mais quand j'ai voulu savoir l'heure,
mais quand j'ai cherché mon cœur
dans la poche de mon gilet,
j'ai vu qu'un archer vainqueur
vers le soleil vous emportait !
Robert Desnos, 1919