QUATRE JOURS : Philippe Baudet, 2019 (étude audio, voix-claviers, sur un poème d'Apollinaire)

Posté

Poème : Guillaume Apollinaire

 

Musique et chant : Philippe Baudet

 

 

Il y a des jours comme ça.

Alors voilà.

En 2019, je me dirige vers mon clavier numérique et électrique avec en main papier à musique, gomme, crayon, mon enregistreur (pour le cas où...), et un poème d'Apollinaire.

Je pose mon enregistreur sur le meuble à côté - qui se trouve être le vieux piano branlo hors d'usage. Je m'assoie à mon clavier, l'allume, pose mon matériel (papier à musique, texte, etc.) sur le pupitre. Mon intention, à cet instant, est d'étudier le poème d'Apollinaire afin de le mettre en musique.

 

Habituellement, je n'utilise plus trop l'enregistreur. Ou rarement. (Autrefois je l'ai beaucoup fait, plus maintenant.)

Bref, ce jour-là, si.

Mon gros problème à moi, c'est l'hyperémotivité. Même si je suis seul, dès que j'appuie sur le bouton record... c'est comme si surgissait "l'Autre" en moi. Je perds mes moyens. Mais ce jour-là mon intention n'est pas d'enregistrer vraiment. Seulement de... de... je ne sais pas, d'avoir un éventuel support audio. Car ma véritable intention ce jour-là, est d'écrire les notes qui me viendront sur le papier à musique ; si elles me viennent.

C'est important de savoir cela : je ne suis donc pas stressé à l'instant T par le fait que l'enregistreur soit mis en marche. Ce n'est pas lui qui compte vraiment. Ce sont les idées musicales qui me viendront peut-être. Que je noterai patiemment. Ce qui compte, à cet instant, est virtuel donc : du papier à musique. Un poème d'Apollinaire à découvrir.

 

Bref, je commence à jouer du clavier, tout en lisant le poème dans ma tête. Je pense me chauffer quoi. Je joue, je joue ; puis, va-t'en savoir pourquoi, je m'entends chanter. Alors je continue, en oubliant l'enregistreur - heureusement, sinon je me bloquerais. Je repense à lui quand j'ai terminé. Je me dis à cet instant que je vais quand même écouter, que cela m'aidera peut-être quand je vais me mettre enfin à écrire sur la partoche. J'écoute donc. Et je suis submergé par l'émotion. Malgré les défauts inévitables, malgré l'imperfection sonore.

Tout a surgi d'une seule traite. Je me sens incapable de trouver, quand bien même me déciderais-je à "mettre tout cela patiemment au propre", une émotion plus grande. Alors me vient l'idée d'utiliser cette matière brute. Même si telle n'était pas mon intention au départ.


Cet enregistrement n'est pas sans défauts, loin de là. Et j’ai fait une erreur de prosodie : ainsi le vers "En souvenir de toi longtemps je le caresse" est devenu "En souvenir de toi je le caresse" : il manque deux pieds. Or, habituellement, j'ai horreur que l'on trahisse un auteur. Qu'on le détourne, c'est forcé : on lui donne une certaine couleur, qu'il n'avait pas forcément. Chanté, il devient un peu, beaucoup, autre. Comme au théâtre. Mais sans en changer les mots surtout. Tandis que là, je me sens Gros-Jean comme devant.

Je retravaille ce que je viens de faire, nettoie, tente d'effacer les bruits parasites. Enlumine aussi un peu. Mais sans parvenir toutefois à y glisser (en douce) ces deux syllabes : « long...temps ».

Je pense que c'est foutu.


Puis je m'habitue : "En souvenir de toi je le caresse" ? Bon... Une fois n'est pas coutume. Va pour "En souvenir de toi je le caresse" !


 

Il y a des jours comme ça.

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Quatre jours mon amour pas de lettre de toi

Le jour n’existe plus le soleil s’est noyé

La caserne est changée en maison de l’effroi

Et je suis triste ainsi qu’un cheval convoyé

 

Que t’est-il arrivé souffres-tu ma chérie

Pleures-tu Tu m’avais bien promis de m’écrire

Lance ta lettre obus de ton artillerie

Qui doit me redonner la vie et le sourire

 

Huit fois déjà le vaguemestre a répondu

« Pas de lettres pour vous » Et j’ai presque pleuré

Et je cherche au quartier ce joli chien perdu

Que nous vîmes ensemble ô mon cœur adoré

 

En souvenir de toi longtemps je le caresse

Je crois qu’il se souvient du jour où nous le vîmes

Car il me lèche et me regarde avec tendresse

Et c’est le seul ami que je connaisse à Nîmes

 

Sans nouvelles de toi je suis désespéré

Que fais-tu Je voudrais une lettre demain

Le jour s’est assombri qu’il devienne doré

Et tristement ma Lou je te baise la main

  

 

Guillaume Apollinaire (1915)