DOUBLE (+ BOLUS X 11 - CUBE 6 : Philippe Baudet, 2018)

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Bolus


DOUBLE

 

La vie est double parfois pour certains. Voire triple, quadruple, quintuple… Mais la vie, il n’y en a qu’une. Pour chacun.
Et tout ce qui se perd ! pour certains, qui n’ont plus UNE vie en entier, eux !
Ces nuits qui nous rongent les sangs. Nuits qu’il faut habiter pourtant. Force cachets souvent. Ne serait-ce que pour dormir. Un peu. Se lever matin.
« Un peu de dégoût ? 
– Oh, une tranche, merci. » On a tant de mal à se recentrer.
« Un peu de dégoût ? Ça aide à digérer, je vous assure. 
– La tranche de tout à l’heure ne suffit pas, merci. »
Le dégoût. Ah, le dégoût. Dé-goût forcé, de l’autre, de soi ?
L’objet vidé de son suc soudain. Soudain ? Ah, s’il faut compter sur le temps pour qu’on se lasse : laissons-nous ricaner. Comme ricane la tête de mort. Le temps ? Vanitas. Tout est vanité.
Enfin s’oublier, indifférent et libre.
C’est difficile à trouver, cela. Il ne faut surtout pas s’amuser à chercher l’oubli. Il faut vivre, mais vivre hors du donjon. Actif. Entouré. Et dans cet entourage-là, peut-être se retrouver. Ou trouver un autre objet. Un autre objet offrant festin. Avec au bout, ou bien là-haut, un cœur tendre. Un cœur à aimer. Et qui vous aimerait sans calcul. Être sur le pont d’un navire. En proue. Avoir la vue dégagée. La mer. Les terres. Les nuages à contempler. Et, derrière soi, le bruissement des gens qui vont, qui viennent, sans chercher à s’immiscer dans votre vie à vous.
 
Double. Être double. Être un être double. Être fermé à double tour comme la femme coffre-fort. Tenir au chaud, en son sein, des secrets qui émoustillent les papilles.
Double. Comme une boîte à double fond. Comme une personne à double fond, qu’il faudrait fermer à double tour.
Double. Tel un tableau à double entrée. Un escalier dérobé, pour taire les secrets.
Double. Avoir l’esprit coupé en deux ; ou davantage.
Double. Se dédoubler, pour mettre les bouchées doubles, et se plaindre que l’on est épuisé.
Double. Telle une étoffe double face, afin de mieux retourner sa veste.
Double. Jouer un double jeu. Mener une double vie. Une vie double et dédoublée, pour faire pleurer lorsque l’on rit d’un côté ou de l’autre.
Double. Manger deux fois l’amour par les deux bouts. Et pour cela mentir à l’un des deux bouts.
Double. Tromper son monde. Peut-être se tromper soi-même aussi ? Ne pas savoir où l’on met les pieds.
Double. Calculer. Et parfois calculer mal. Jouer. Mais, jouer à la roulette russe ?
Double. Double-jeu tient lieu de phare. S’éclairer à la lumière noire.
Double. Jouer à quitte ou double ?
Double. Doubler son capital de sensations triples.
Double. Un reflet ? Dans l’eau ?
Double. Doubler ses chances de jouir. Copier, coller ?
Duplicité. Caractère de ce qui est double. Trouble. Faux.
Mensonge. Le mentir est le langage de l’hypocrite, du double. C’est l’arme à double tranchant. Le menteur (ou la menteuse) use du tranchant qui le (ou la) remplit d’aise… le plus aisément : le mensonge est un raccourci. C’est le chemin le plus court, le plus simple, le plus rapide aussi, vers le jouir. C’est du moins ce que croit le menteur (ou la menteuse).
La dualité ? C’est la noblesse de l’homme en lutte avec lui-même. C’en est la probité. Les deux plateaux de la balance ? Ce sont les deux portions de son être. La dualité exclut la duplicité. La dualité est au double ce que la main droite est à la main gauche.
Et le duel alors ? Deux adversaires qui se frottent ? Deux adversaires qui s’y frottent ? Deux adversaires qui s’y frottent ! S’y brûlent les ailes.
Adversaires ? Le contraire d’alliés, le contraire d’amis. Un mot qui traduit l’opposition, le combat, le conflit ; ou la complétion. La concurrence. La rivalité.
Le rival ? Parfois… son propre double !
Rival ? Qui tire son eau d’un même cours d’eau que le sien ; qui est sur le même rivage. Qui vous double s’il le peut ; qui vous dispute l’objet de votre flamme.
 
 
 
 
 
 (Philippe Baudet, 2009)